Monday, November 15, 2010

Longtemps, je n'ai pas compris


Longtemps, je n’ai pas compris lorsqu’on me parlait.

Les mots étaient étranges, beaux, sonores, lumineux ou sombres, mais toujours un peu opaques… Opalins.

J’écoutais sans comprendre d’abord et c’était une jolie musique qui me suffisait.

Oui, c’est certainement comme cela que ça a du commencer !

J’écoutais, bébé, tout en regardant les lèvres de ma mère et de mon père tour a tour articuler des mots aux musiques différentes. Leurs lèvres s’ouvraient, se refermaient en de multiples baisers, formant des papillons joyeux et colorés qui voletaient au-dessus de mes yeux, frôlaient mes oreilles, caressaient mes joues.

Je n’ai pas compris les choses les plus simples parfois.

Je vivais dans un monde parallèle, je vivais dans deux mondes en même temps, deux univers superposés, entrelacés, plein d’innocence et d’invention.

Je réinventais le sens des mots, j’y mettais toute ma naïve interprétation du monde, la musique avait un sens différent de celui des mots.

Ce n’est qu’un vague souvenir, une sensation et peut-être ne s’en apercevait-on pas. Pourtant...on me disait lente. On me disait tête en l’air.

Et c’est bien de cela qu’il s’agit ! Avoir la tête en l’air, un peu surélevée par rapport a celles des autres, a qui les mots tombent dans les oreilles sans effort, habituée que j’étais a devoir aller cueillir les sons qui sortaient de la bouche de mes interlocuteurs, a soulever ma tête vers la mère nourricière : la langue et a la retourner comme un terreau.

J’entendais l’anglais parle par maman, ses mots doux de l’Iowa, un anglais de Sioux m’a-t-on fait croire, plein de charme, de malice, mélange de légèreté et de grâce.

J’entendais le français, la langue douce et taquine de mon père. La voix autoritaire aussi parfois et de magnifiques silences, comblés par les bruits de la mer. « La langue française », Monsieur de la Fontaine, parfaitement ! Celle qui m’a fait écouter avec encore davantage d’attention, qui m’a rendu l’amour poète et inventif et m’a plongé au coeur des livres dans un voyage de compassion.

Et les deux se sont rencontrés...

L’Américaine a séduit l’Auvernat. Leurs enfants ont le sang mêlé. Leurs mots d’indigène portent une absence en creux, un relief qu’eux seuls peuvent entendre.

Avec l’Anglais je suis partie en voyage, j’ai rencontre les Indiens d’Amérique, j’ai eu pour compagnon un chat et son chapeau haut de forme et j’ai eu envie de raconter des histoires pour rester une enfant moi-meme, certainement.

Avec le Français, j’ai eu envie d’être poète, d’être Céline, Proust, Prévert , Rimbaud. J’ai découvert que sous la peau de l’horrible grammaire existait une jeune fille subtile et malicieuse digne d’un roman de Madame de Sévigné .

Avec l’Anglais j’ai eu envie de jouer avec les mots, d’être bercée par eux et d’avoir des enfants.

Avec l’Anglais j’ai eu mes plus gros coups de gueule.

Avec le Français, j’y ai rajoute de la rhétorique !

Avec l’Anglais, j’ai pris le ton de la comédie.

Avec le Français, j’y ai mis du drame.

Avec l’Anglais, j’ai rencontre les autres.

Avec le Français, je les ai séduit.

Les deux langues ne se jalousent pas, elles m’animent sans même soupçonner l’existence l’une de l’autre.

« Quand vous pleurez, vous souriez aussi. Vous le saviez ? »

Je n’oublierai jamais la tendresse avec laquelle un homme m’a dit cela.

Je ne sais dans quelle langue je pleure ou je ris. C’est vrai que mon sourire semble vouloir excuser mes larmes. C’est que je suis double ! Et je ne comprends pas ce monde qui ne conçoit pas la duplicité des êtres, qui ne voit toujours que la face visible des choses, qui vit dans son jargon, dans « sa » Langue, sans que personne ne fasse l’effort de s’entendre, de se comprendre.

A ceux qui pensent que je n’ai pas toujours compris, je dis ceci :

De ma fenêtre, de mon lit d’enfant là-haut, je vous écoutais, et plus tard encore, de loin ou de près, dans le silence, je vous observais et voici qu’un jour, après avoir pris mon temps, après avoir fait mon voyage sur la lune, j’ai commence dans ma langue a moi a traduire ce monde-ci.

Et aujourd’hui, j’ai envie de transmettre à mes enfants ces beaux fruits. Mes mots a moi. Ma langue qui n’est pas la langue de tout le monde et pourtant qui me semble bien plus universelle que d’autres.

Jade et Adrien,

Je vous souhaite d’entendre vous aussi de multiples langues et qu’elles résonnent en vous avec de multiples couleurs, qu’elles rendent votre existence plus belle et votre âme plus riche.

Vous comprendrez avec votre coeur. C’est ce qui importe le plus.

A vous, mes amours.

Sophie

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