Conte à dormir sous l'eau
« Histoire de la petite pierre d’eau »
Il était une fois au fond
de l’océan, une petite pierre qui menait une vie langoureuse et sans souci.
Elle se laissait caresser par les courants, masser par le sable aux doigts
agiles et roulait sur le ventre au passage des hippocampes. Elle leur montrait
sa face opalescente, mettait en valeur ses atouts de pierre sous-marine, et il
faut dire que plus d’un hippocampe céda à ses avances.
La précieuse leur
racontait ses voyages dans les mers lointaines, les raies qui l’avaient prise
en stop sur le dos, sa passion pour une algue espagnole à la crinière cuivrée
et au tempérament de Cap Horn. La pierre avait un coeur sensible. Les
apparences sont parfois trompeuses! Elle
gardait cependant les pieds sur terre et savait mieux que quiconque, surtout
que les stupides mérous dont elle se gaussait, qu’il ne lui vaudrait rien de se
laisser charmer par les sirènes.
Une nuit ou la mer faisait
son dos d’âne, la pierre se cogna a une grosse huitre qui se trouvait être sa
voisine depuis plusieurs semaines. Elle fut un peu repoussée par cet invertébré
à la carapace préhistorique; elle préférait le contact des anémones ou autres
douces bestioles. Pourtant, un jour que le coquillage faisait sa toilette, elle
découvrit avec une agréable surprise qu’elle cachait un fabuleux estomac,
satiné et à l’air terriblement douillet. Elle fit le projet d’aller s’y blottir
quelques temps afin de connaître une expérience nouvelle. Elle se fit raboter
par le sable et les poissons perroquets et lorsqu’elle fut assez maigre se
laissa avaler par l’huître au ventre de soie.
Quelle ne fut pas sa
surprise une fois dans le dit estomac! Tout scintillait, froufroutait,
respirait une iode enivrante, qui transporta les pauvres sens du minéral. Elle découvrit
un monde si petit mais si merveilleux qu’elle décida d’y rester encore
plusieurs marées jusqu’a ce que l’animal se rende compte de sa présence
clandestine.
Elle ouvrit quelques
conserves, s’installa un coin télé, eu un peu de mal à mettre l’électricité, et
se paya le luxe d’un feu de cheminée. Tout était possible dans cette caverne
d’Ali Baba. Dehors les hippocampes crurent que leur amie avait émigré au
Canada, que quelques pierres huronnes l’avait kidnappée. Il n’en était rien !
La pierre menait une vie de précieuse, ivre du matin au soir par l’effet d’une
magie indéfinissable. Les jours s’écoulèrent et le coin-salon s’agrandissait.
Rien ne venait perturber le calme et la douceur de vivre de la pierre.
Jusqu’au jour ou des pécheurs
ramassèrent l’huître. Elle fut jetée parmi ses semblables au fond d’une cale,
puis mise au sec sur une terre inhospitalière.
Une lame de couteau fendit
son ventre chaud et sous un filet d’eau douce, deux doigts s’emparèrent d’une
perle aux reflets opalescents et éteignirent la télé.
2 Février 1991

